Tour de France, Pogacar face à l’histoire

Défiant l’histoire même du cyclisme, le prodige slovène tente cette année d’intégrer le club élitiste et légendaire des quintuples vainqueurs du Tour de France. Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain seront-ils rejoints par ce nouveau super champion ? Seul contre le reste du Monde, le leader du team UAE pourra-t-il s’imposer face à une opposition mondiale qui n’entend pas le laisser œuvrer à sa guise entre Barcelone et Paris. Analyse des forces en présence, points de vue d’ancien vainqueurs du Tour, Hinault en tête, et conversation avec un commentateur avisé et engagé. Voilà le programme !

Par Salvatore Lombardo

POGI ET LES AUTRES, TOUS LES AUTRES

Strade Bianche, Tour des Flandres, Milan San Remo, Liège Bastogne Liège, Tour de Romandie et Tour de Suisse. Le début de saison de Tadej Pogacar relève du prodigieux et de l’exploit permanent. Alors qu’il soit donné ultra favori par toutes les gazettes et par l’ensemble du peloton ne relève pas de la surprise. Mais plutôt de l’évidence. Avec ce constat dressé par Cyrille Guimard : « Pogi n’a sans doute jamais été aussi fort ! »

Alors qu’il s’apprête avec enthousiasme à rejoindre le grand départ catalan, Tadej Pogacar apparaît à la fois le plus fort, le mieux entouré et le plus solide psychologiquement. La spirale du succès et la plénitude de ses moyens athlétiques lui donnent une confiance encore renforcée par l’allant d’une toute jeunesse merveilleusement décrite par notre confrère de l’Équipe Yohann Hautbois dans sa belle biographie du champion slovène (1). Avec en exergue cette incroyable citation : « Pour moi, le cyclisme est un jeu ».

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Face au nouveau Campionissimo, voici encore et encore le Danois Jonas Vingegaard. 

Auteur d’un beau Giro remporté dans la facilité avec 5 étapes victorieuses en plus de la maglia rosa, le leader du team Visma Lease Bike, fait figure d’adversaire numéro Un pour Pogacar et son armada. Vraiment à l’aise en montagne, capable de belles performances dans le chrono, Jonas le mélancolique bénéfice en outre d’une rare capacité de résilience. Depuis l’hiver dernier son équipe aura tout fait pour le préparer sereinement à l’affrontement total avec le Slovène. Et lui aussi s’est lancé un défi. Signer une troisième victoire dans le Tour et rejoindre ainsi les mythiques Philippe Thys, Louison Bobet et Greg LeMond.

Reste à définir qui pourraient contrecarrer les ambitions des deux monstres. Avec en premier lieu l’impressionnant duo du Team Red Bull-Bora, le très attendu Remco Evenepoel et le toujours surprenant Florian Lipowitz. Ayant décidé d’axer sa saison 2026 sur le Tour de France, Remco aura consenti d’énormes sacrifices afin d’atteindre son but. Conserver sa suprématie absolue sur les chronos tout en devant capable de suivre Pogi et Jonas en haute montagne. Stages en altitude, programme d’entrainement révolutionnaire entièrement basé sur l’intensité, amaigrissement de 3 kilos, préparation mentale aussi, le pluri Champion du Monde du Contre la Montre s’est donné les moyens d’une ambition que l’on peut trouver à la fois légitime et démesurée. Ambition qui pourrait déjà être compliquée par celle de son équipier et co-leader Lipowitz. Un jeune coureur de grand talent dès que la route s’élève. Troisième à Paris en 2025.

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Vient naturellement la question Paul Seixas. La jeune pépite du team Décathlon CMA CGM a fait naitre des idées folles dans le public français et généré des dizaines d’articles dithyrambiques chez nos confrères. Auteur d’un début de seconde saison professionnelle exceptionnel, avec notamment une formidable victoire dans la Flèche Wallonne et un succès total dans le Tour du Pays Basque où il a remporté 3 étapes en plus du général, du classement de la montagne et du classement par points, ce qui lui a permis d’intégrer le Top 10 mondial UCI, Paul fait figure pour certains de nouvel Hinault. Un qualificatif qui fait sourire le Blaireau qui avoue tout à la fois une grande sympathie pour lui et un grand doute sur l’opportunité de lui faire disputer le Tour à 19 ans. 

Paul n’a en effet jamais encore dépassé le cap de la semaine de course. Qu’en sera-t-il sur 3 semaines dans le contexte effrayant de la guerre totale que vont se livrer les monstres Pogacar, Vingegaard et Remco ? Pourra-t-il résister physiquement et psychologiquement ?

On a eu un premier élément de réponse dans le récent Tour Auvergne Rhône Alpes où après avoir fait figure de protagoniste, il a commis une erreur de « jeunesse » en descente dans la 7ème étape avec pour résultat une chute le contraignant à l’abandon. La victoire finale revenant au jeune Champion du Mexique, équipier de luxe de Pogacar, Isaac Del Toro. Un Del Toro qui apparaissait nettement plus fort que lui avant la chute fatale. Une presque revanche puisque Seixas l’avait devancé de 9 secondes dans le final des Strade Bianche.Réponse sur les routes du Tour ? Évidemment notre jeune Paul se contenterait sans problème du rôle d’outsider.

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Et les autres …Français ? Gaudu hors jeu, logiquement hélas, on évoque surtout Lenny Martinez, Romain Grégoire, Valentin Paret-Peintre, voire Joris Delbove.

Leader de son équipe Bahrain Victorious, Lenny ambitionne de rejoindre son grand père Mariano au palmarès du classement de la montagne. Ambition légitime et réaliste si l’on considère ses talents de grimpeur. Tout auréolé de son succès dans le Championnat de France, Romain Grégoire va pour sa part ambitionner à 100% une victoire d’étape. Histoire de concrétiser son rêve de lever les bras ceint de son beau maillot tricolore. Et Paret-Peintre, vainqueur surprise du Ventoux l’an dernier, peut comme Delbove, beau troisième du Championnat de France, viser une belle échappée et une étape. Si la chance est de la partie. Si la guerre totale ne complique pas trop les choses des plus humbles.

STEVE CHAINEL : POGACAR TELLEMENT AU DESSUS !

Consultant phare pour Eurosport après avoir été lui même coureur apprécié avec notamment un titre national de Cyclo-Cross et de belles performances sur la route, Steve Chainel n’en finit jamais d’explorer et d’expliquer les réalités d’un peloton en forme de famille picaresque. Avec un ton qui ne tient qu’à lui il exprime sa vision d’un Tour 2026 qu’il imagine explosif et romantique. Avec la juste dose d’excitation, d’enthousiasme et parfois de déception côté public.

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« Le parcours proposé par Prudhomme et les siens représente le meilleur des deux mondes. Avec un max de montagne, un mix de chronos et des possibilités pour les puncheurs et autres rebelles en quête de visibilité pour leurs maillots. Mais pour moi il y a un King au-dessus de tout et de tous. Il se nomme Pogacar. Ce mec est incroyable. Il est présent tout au long de la saison et il nous promet un spectacle fabuleux sur le Tour. Il domine tellement que je ne vois personne en mesure de lui contester la victoire à tous les étages. Pas même Vingegaard qui a certes remporté un beau Giro mais sans grosse opposition. Le contraire de Pogi exactement, qui nous a offert un festival à chaque sortie depuis le début de saison. Alors je dis que sans gros problème de santé ou d’accident, il va remporter ce Tour de France à la Merckx.

Bon tu vas me dire et les autres ? À commencer par Seixas quasi déifié par une majorité de médias dont les représentants n’ont le plus souvent jamais mis leur cul sur une selle. Ce jeune est à la fois affolant par son potentiel et merveilleux par sa fraicheur et sa volonté de résistance. Mais il n’a pas même 20 ans et selon moi il est totalement prématuré de lui faire faire le Tour sans aucune référence préalable sur une course de 3 semaines. Je ne dis pas qu’on l’envoi au casse-pipe mais pas loin. D’autant que la pression psychologique lié à l’attente irrationnelle du public ne va pas vraiment l’aider. Comme tous les Français je lui souhaite le meilleur, à savoir peut-être une victoire d’étape. Mais je ne l’imagine pas sur le podium. Et je crains qu’il ne puisse aller au bout de ce défi en forme de pari dément. Le Tour du Pays Basque est une chose. Mais le Tour est un autre monde. Et ne serait-ce qu’envisager le podium suggère non seulement la performance mais aussi l’expérience. 

Alors parlons podium justement. Je vois Vingo, évidemment. Et aussi Del Toro, Remco et Lipo.Tu vois que je m’efforce de ne pas sombrer dans la folie collective et d’être réaliste. Ce qui ne m’empêchera pas de soutenir le petit Paul à la moindre occasion. On ne se refait pas… »

BERNARD HINAULT : POGACAR SEUL AU MONDE

« Ras le bol d’être le dernier vainqueur français du Tour de France. Ça remonte à 1985. 41 ans déjà. Il serait temps que le Tour revienne à nouveau à un Français. »

En colère Bernard Hinault ? Pas vraiment. Tout simplement fatigué que la grande presse ne voit en lui que le dernier tricolore en jaune à Paris. Lui dont le palmarès compte 5 Tours de France, 3 Tours d’Italie et 2 Tours d’Espagne en plus de 9 grandes classiques, 3 Dauphiné, 5 Grand Prix des Nations, 3 titres nationaux et 1 Mondial d’anthologie. En fait il serait heureux que le successeur arrive. Surtout s’il se nomme Seixas. 

« J’aime beaucoup ce jeune. Il a un talent fou et surtout il ne craint personneMais comme je te l’avais déjà expliqué il y a quelques semaines, je pense qu’il est totalement prématuré de l’avoir engagé dans le Tour alors qu’il n’a jamais dépassé une semaine de course et surtout alors qu’il n’a pas même 20 ans. Face aux géants que sont Pogacar ou Vingegaard que pourra-t-il faire ? Et combien de temps pourra-t-il résister ? D’autant plus problématique pour lui qu’il n’y a pas que le duel Pogi Jonas. Il y a aussi des cadors du calibre de Remco, Lipowitz, Del Toro ou Carapaz. Je le répète son équipe a fait une erreur sportive en l’engageant trop tôt sur le Tour. Il aurait dû avant faire ses armes sur la Vuelta. Ce que les Italiens font avec leur nouveau prodige Lorenzo Finn. Tu me rappelais justement que les grands, Anquetil ou Merckx et moi, ont toujours remporté le Tour dès leur première participation. C’est ce que l’on aurait pu espérer de Seixas si on lui avait épargné une participation aussi prématurée qu’aléatoire. Alors on doit lui souhaiter le meilleur. Mais sans illusion. »

Bernard Hinault
Bernard Hinault aime partager autour de sa passion de toujours : le cyclisme et la compétition.

Côté podium, Hinault est tout aussi catégorique. Pogacar seul au Monde ! Avec comme second pas forcément Vingegaard. Pourquoi pas Del Toro ?

« Les choses du cyclisme à haut niveau sont simples. Il y a les meilleurs devant. Toujours. Et depuis quelques années le meilleur c’est Tadej Pogacar. Avec déjà à 27 ans un palmarès fou.

Cette saison il a été absolument supérieur dans tous les domaines de la course. Ne s’inclinant que dans Paris Roubaix face à Van Aert après avoir subi trois crevaisons. Sinon rien que des victoires. Et quelles victoires ! Avec la manière à chaque fois. J’adore ce garçon ! J’adore sa manière de courir et de voir les choses. Je me retrouve en lui. Et sauf accident il va remporter son cinquième Tour de France et nous rejoindre, Anquetil, Merckx, Indurain et moi. Derrière lui je vois Vingegaard qui a remporté le Giro en dominant sans réserve. Mais j’imagine aussi Del Toro rejoindre Tadej pour offrir à UAE non seulement la victoire mais aussi la seconde place à Paris. Le déroulement de la course ? Très simple. Si Pogacar fait ce que j’imagine, il va plier la course dès la première semaine. Ensuite il n’aura qu’à gérer. Et ça son équipe sait le faire.»

Et les Français. Il n’y a pas que Seixas. Que peut ambitionner Lenny Martinez désormais leader de son équipe. Hinault le voit bien briller. Mais pas au général.« Lenny est un très bon grimpeur. Capable même de suivre Vingegaard et de le devancer au sprint au sommet comme on l’a vu dans Paris Nice cette année. Mais sincèrement il ne peut pas espérer un podium sur le Tour. Par contre je l’imagine bien se lancer à la conquête du maillot à pois. Une presque tradition familiale. Et même remporter une étape. Mais pour ça il faudra qu’il s’inspire de ce que faisait Virenque. Accepter de perdre 15 ou 20 minutes au général de façon à ce qu’il ne représente plus un danger pour les grands du peloton. Il pourrait alors se lancer à l’avant pour empocher le maximum de points au sommet des cols. Je sais qu’il est à la fois malin et intelligent. Je pense qu’il comprend que le maillot à pois comptera plus à la fin qu’une place anonyme dans les dix ou quinze premiers du général. En dehors du podium rien n’existe. Et il le sait. »

BERNARD THEVENET : POGACAR BIEN SÛR !

Double vainqueur du Tour, tombeur de Merckx à la grande époque du cyclisme, directeur avisé du Tour Auvergne Rhône Alpes après avoir été depuis 2010 celui du Dauphiné, et surtout toujours autant passionné par le cyclisme et ses champions, Bernard Thevenet ne s’embarrasse pas de précaution oratoire pour désigner son trio de favoris pour le podium d’un Tour 2026 qu’il prévoit mémorable. 

« Le vainqueur ? Pogacar bien sûr ! Il est aujourd’hui incontestablement supérieur à tous les autres. Du début à la fin de saison il domine comme seul Merckx ou Hinault ont pu le faire à leur époque. L’Équipe a eu raison de lui octroyer le titre de Campionissimo avec l’aval de Faustino Coppi. Il est d’ores et déjà entré dans la légende du cyclisme. Pour moi c’est quasi certain. Il ne peut être battu par personne. Les autres, tous les autres, de Vingegaard à Remco en passant par Lipowitz ou Carapaz, ne se battront que pour accéder au podium à ses côtés. Par contre la bataille devrait être formidable. La course sera sous haute tension dès la première semaine. Une guerre totale avec des leaders désireux de marquer leur territoire ou de ne pas se laisser distancer sans retour. Mais au-dessus de la mêlée il y aura Tadej Pogacar et les siens. Une armada qui me rappelle les fameuses équipes de Merckx comme la Molteni. Avec des équipiers guerriers qui maitrisaient tout. Pogi et UAE c’est un peu ça. Un champion et son team qui engagent le dialogue avec l’histoire et qui transforment le réel en légende.»

Top Vélo | Bernard Thevenet

Dans le camp des Français, Thévenet évoque surtout les chances de Lenny Martinez de rejoindre son grand-père en se parant du maillot à pois. Et lui aussi regrette la présence de Paul Seixas. Un très jeune coureur qu’il estime encore en devenir tout en avouant sa fascination pour son potentiel et son équilibre.

« En dehors d’escarmouches et d’échappées opportunistes comme on l’envisage pour Romain Gregoire le nouveau Champion de France, je ne vois vraiment émerger que Lenny. Il est désormais leader de son équipe et il a le talent et la vista pour prendre un maximum de points pour la quête du maillot de meilleur grimpeur. Mais pour ça il faudra qu’il renonce vraiment à viser le classement général. Et qu’il cède un peu de terrain de manière à être plus libre et à ne pas déranger les grandes équipes. Il pourrait même ainsi faire coup double. Viser le maillot à pois et décrocher une belle étape.Seixas ? J’aime beaucoup de coureur. Il représente l’avenir du cyclisme français. Mais pas cette année. D’ailleurs j’ai dit et je répète que je considère que son équipe fait une grosse erreur en lui faisant faire le Tour à 19 ans. Il n’a jamais dépassé une semaine de course. Comment pourrait-il résister à une bataille folle durant trois semaines ? Peut-être qu’il fera le spectacle au début. Mais je pense que ce sera sans lendemain. Hélas. On a trop misé sur ce coureur. Trop tôt. Lui et son équipe manquent vraiment trop d’expérience à ce niveau.»

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