Mon téléphone sonne puis se tait. Quelques secondes plus tard, nouvelle sonnerie. Cette fois j’ai le temps de décrocher mon portable. Un nom s’affiche sur l’écran : Ernesto Colnago. Oui Ernesto Colnago !
« Pronto, Salvatore. Sono Ernesto. Come stai ? »
La voix est ténue, comme lointaine. Mais tellement évidente et reconnaissable. L’homme qui m’appelle est bien Ernesto Colnago. Hospitalisé à 94 ans pour la seconde fois en un mois pour des problèmes respiratoires, il m’appelle depuis son lit d’hôpital. Pour …prendre de mes nouvelles. Et me demander quand nous nous retrouverons avec Alex pour boire un café depuis son refuge de Cambiago. Avec vue directe sur ce qui fut son domaine exclusif durant plus de sept décennies, l’Officina Colnago.

Notre dernière rencontre ne remonte qu’à deux mois. Avec une nouvelle visite de La Collezione, l’incroyable musée Colnago imaginé avec déférence par Alessandro, le petit-fils bien aimé.
Pour Ernesto, comme autrefois pour son alter ego Ugo De Rosa, la Famiglia est une évidence existentielle. Et si l’entreprise Colnago continue désormais sa route glorieuse avec d’autres dirigeants, les Colnago n’en finiront jamais de vivre pour et par le cyclisme. Ainsi le neveu Alex, fils du légendaire Paolino, qui vient de lancer sa marque ACOL avec la volonté de faire vivre encore et encore des acquis et des expériences riches de rencontres mythiques et de défis technologiques novateurs.


Dans la voix d’Ernesto, qui m’annonce son prochain retour à casa, aucune lassitude. Une impatience peut-être. De retrouver Cambiago. Ce village milanais devenu mondialement célèbre par la grâce d’un garçon pauvre de treize ans ayant eu le courage de pousser la porte de Gloria. Une marque de bicyclette fameuse au sortir de la seconde guerre mondiale. Trop jeune pour intégrer le personnel. Mais déjà suffisamment habile pour se voir confier le montage de roues à la maison. Dix paires d’abord. Qu’il rendra dès le lendemain à un contremaitre ébahi par la rapidité et la qualité du travail de ce petit bout d’homme qui ne cachait déjà pas son ambition. Devenir mécano pour l’un des grands champions italiens de l’époque. Peut-être pas Coppi ou Bartali. Mais pourquoi pas Baldini ou même Magni. Ce sera Magni. Mais bien plus tard. Après avoir été mis une fois encore au défi. Réaliser un cadre performant pour corriger les défauts du vélo officiel. Et ce en moins de 48 heures !





Défi relevé. Et notre petit ouvrier va intégrer ainsi l’équipe du grand Fiorenzo. Ce premier Lion des Flandres qui luttera longtemps avec le Campionissimo, érigeant le petit Ernesto au niveau du grand Masi.
Combien de fois avons nous évoqué, des heures durant, l’époque bénie du cyclisme où les héros n’étaient pas les financiers ou les ingénieurs aéronautiques mais les Champions, les mécanos et les inventeurs. Ils avaient pour prénoms Gino, Fausto, Tullio, Faliero, Pinella, Ugo, Ernesto évidemment.
Alexandre et moi sommes devenus ses amis. Des proches même. Des confidents peut-être. Sans trop y songer. Comme un bonheur d’amitié, de complicité, de fidélité, de partage de valeurs, par-delà l’événement ou l’actualité. Une chance insigne. Un privilège devenu évident année après année. L’occasion d’assister à ses saintes colères face au déferlement de copie de ses inventions ou de participer à notre tour à l’histoire d’un sport magique devenu universel par l’action inimaginable d’un visionnaire.
Comment ne pas être édifié sur son génie en le voyant dessiner à main levée telle ou telle innovation révolutionnaire qui se retrouvera bientôt sur les vélos marqués du trèfle ? Ce trèfle devenu l’incontournable emblème Colnago après la victoire de Michele Dancelli dans Milan San Remo 1970.
Comment ne pas être impressionné par les paroles crépusculaires de Valentino Campagnolo ouvrant la vidéo historique réalisée par Top Vélo en 2020 ? Plus qu’un hommage, une apologie élégiaque sur la dimension humaniste de son ami Ernesto. Un homme unique. Un génie reconnu par les plus humbles comme par les plus grands.
Mon père Louis, lui-même auteur de quelques beaux vélos dans les années soixante et soixante-dix, l’admirait. « Il nous dépasse tous », disait-il avec enthousiasme. « Nous n’avons plus qu’à suivre…et à faire de notre mieux. »
Les créateurs de nouvelles marques françaises, américaines ou allemandes n’ont jamais caché leur estime pour celui qui selon eux incarnait à la fois la modernité, l’avant-garde et le style. Au point de conserver précieusement dans leurs garages un ou plusieurs Colnago de la haute époque.
En parcourant de concert les allées mirifiques de sa Collezione, nous évoquons souvent deux dates marquantes devant les vélos qui en sont les jalons précieux.
Le 25 octobre 1972 et le Record de l’heure établi par Eddy Merckx à Mexico ; 49 km 431.
Le 5 novembre 1994 et le Record de l’heure établi par Tony Rominger à Bordeaux ; 55 km 291.
Moi je retiens celle du 9 février 2027, celle qui nous permettra de célébrer ton 95 ème anniversaire cher Ernesto.
Celentano a raison, l’emozione non ha voce.



