Le récent Dauphiné a déjà livré des enseignements. Même si le mystère plane encore sur l’état de forme réel d’un Pogacar hyper-dominateur depuis le début de saison, d’un Vingegaard toujours aussi secret, d’un Remco dominateur dans les chronos mais pas tout à fait top dans les ascensions. Pour nombre d’observateurs, à commencer par Bernard Hinault, la supériorité de Tadej Pogacar est tellement évidente, qu’il ne saurait être question de tergiverser à l’heure de désigner un favori pour la victoire finale.
Ce sera Pogi et personne d’autre. Sauf si …la malchance s’en mêle comme lors de la mémorable édition 2014. « Lucky » Vincenzo Nibali s’imposant au final après les chutes de Chris Froome et d’Alberto Contador, les deux grands favoris.
Mais ce Tour 2025, 112ème édition, sera aussi marqué par plusieurs références historiques nous plongeant au cœur du grand livre de l’histoire du cyclisme moderne. Très précisément deux dates mémorables.
1975, 1985.
1975, mythique édition, le Tour ouvre deux nouveaux chapitres de son grand livre héroïque. D’une part la fin du règne absolu du King Eddy Merckx avec la surprenante victoire de Bernard Thévenet. Et d’autre part la création du maillot à pois de meilleur grimpeur qui vient signifier au peloton et au public la place de numéro Un de la montagne longtemps dévolue aux meilleurs, de Coppi à Merckx justement, sans pour autant être symbolisée par un maillot distinctif. Même si ce premier maillot à pois ira sur les épaules du grimpeur belge Lucien Van Impe, le héros demeure à jamais le Français Richard Virenque avec le record de 7 maillots conquis entre 1994 et 2004.
RICHARD VIRENQUE. « JE POUVAIS MOURIR APRÈS ÇA ! »

Et Richard « Cœur de Lion », chouchou éternel du public et grimpeur inoubliable, se souvient de ces années folles marquées par des échappées romantiques et une succession de défis montagnards. D’autant que ces
Années-là, les grimpeurs avaient pour nom Marco Pantani, Lance Armstrong, Jan Ullrich, Luc Leblanc, Claudio Chiappucci ou Laurent Jalabert.
« Ce maillot était devenu au fil des saisons ma raison d’être champion. La montagne et ses cols de légende c’était mon domaine d’élection. Dès que la période des cols arrivait je ne quittais plus les avant-postes du peloton. Et je me lançais le plus souvent à l’instinct. Soutenu de manière incroyable par un public déchainé. J’en ai encore la chair de poule. Comment oublier ? Le public, même après ma suspension, me soutenait, me portait. C’est pour le public que je voulais non seulement passer les cols en tête mais aussi donner du spectacle. »
Du spectacle et de la rédemption après le scandale de l’affaire Festina. Un scandale effacé dans l’esprit du public qui va le soutenir comme jamais lors des Tours de France 2003 et 2004.
« En 2002 j’avais remporté en solitaire la prestigieuse étape du Mont Ventoux. Ma montagne fétiche où des dizaines de milliers de fans venaient régulièrement me soutenir. Mais c’est en 2003 que j’ai atteint le summum de la popularité avec ma seconde victoire à Morzine et un nouveau maillot jaune 12 ans après le premier. »
Le souvenir est intact. Avec un regard mélancolique et grave sur son palmarès. Et le sentiment très fort d’avoir toujours une responsabilité de champion devant une passion populaire qui ne s’estompe pas en dépit de tout.
« Je suis au restaurant, je suis en promenade en ville ou à la campagne, c’est toujours la même réaction des gens lorsqu’ils me reconnaissent. Sympathie, amitiés, cordialité et soutien. Ils ne veulent rien de particulier. Juste me serrer la main ou prendre un selfie. 7 maillots à pois, record toujours inégalé, ce n’est pas rien. Alors j’assume avec le maximum de bonne humeur. Et comme mon ancien adversaire Claudio Chiappucci, je songe à ces coureurs qui n’attaquent jamais, effrayés par le risque d’une échappée au long cours. Ça dispute les courses à la petite semaine et ça tente une attaque ridicule à 500 mètres de la ligne. Heureusement il y a Pogacar ou Remco. Mais eux ce sont des super champions. Pas des suiveurs. Pas des pleureuses comme dit si justement Bernard Hinault. Le Tour est un immense théâtre. Il faut avoir le respect du public et des employeurs. Et savoir donner du spectacle. C’est ça le vélo ! Passer la ligne en solitaire au sommet du Tour avec le doigt levé vers le ciel. Non pas comme un défi, mais comme un aboutissement. Je pouvais mourir après ça ! »
BERNARD THEVENET : SOUS LE SIGNE DE LOUISON BOBET.

Bernard Thévenet, pour sa part, ne cultive pas vraiment la mélancolie. Même s’il demeure régulièrement étonné de ses propres exploits face à un géant nommé Eddy Merckx. Celui que la presse et le peloton avaient surnommé le Cannibale en raison de son insatiable appétit de victoire était présenté à la fois comme le légitime successeur de Jacques Anquetil et comme le nouveau Coppi. Face à lui, dominateur absolu dans les courses à étapes comme dans les classiques, il n’y avait qu’à s’incliner. Même si certains courageux ou inconscients refusaient de faire profil bas et tentaient de s’attaquer au mythe. Luis Ocana, Felice Gimondi, Joop Zoetemelk et même le « vieux » Raymond Poulidor.
Luis le magnifique sera le premier à faire trébucher l’Idole. Lors de la mémorable étape d’Orcières Merlette durant le Tour 1971. Une chute dans les Pyrénées le privera de victoire et préservera la suprématie de Merckx.
Mais c’est l’exploit de Bernard Thévenet qui va infléchir le cours de l’histoire. Un exploit en deux temps et deux défis incroyables lors de l’historique Tour 1975. Il y a tout juste un demi-siècle.
Tout avait commencé lors du chrono de Fleurance que Merckx ne va remporter que de justesse face à un certain Thévenet qui ne s’incline que de 9 secondes. Les autres adversaires du Belge, Ocana et Zoetemelk, sont eux d’ors et déjà relégués à plus de 4 minutes. Thévenet devient l’opposant numéro Un à l’attaque des Pyrénées. Un opposant qui décide de ne pas attendre les Alpes, son domaine de prédilection, pour passer à l’offensive. Et dès le Pla d’Adet, première arrivée au sommet, il attaque Merckx. Suivi par Zoetemelk qui comme à son habitude se contente d’être dans la roue, il va creuser l’écart. Victime d’une crevaison dans le dernier kilomètre, il doit laisser la victoire à Zoetemelk. Mais Merckx est à cinquante secondes. Premier accroc inquiétant à son éternel maillot jaune. D’autant qu’il se souvient que le jeune Thévenet s’est imposé il y quelques semaines dans un Dauphiné d’anthologie.

Nouvel accroc dans le Puy de Dôme avec encore quelques secondes de gagnées pour le Français. Mais c’est lors de la quinzième étape, avec arrivée dans la station alpine de Pra Loup, que tout va basculer. Et que Bernard Thévenet va écrire l’histoire. Répondant à une attaque de Merckx, il se lance dans une contre-offensive victorieuse et il s’impose à Pra Loup avec le maillot jaune à la clé.
Le Cannibale est à genou. Rien désormais ne sera plus jamais comme avant. D’autant de Thévenet récidive le lendemain lors de l’étape de Serre Chevalier.
Il en parle encore avec émotion.
« Au départ de l’étape le grand Louison Bobet est venu me saluer. Il m’a glissé une remarque importante. « Bernard le maillot jaune face à Merckx c’est bien. Mais pas suffisant. Si tu veux marquer les esprits et écrire l’histoire tu dois passer seul au sommet de l’Izoard avec ton maillot jaune. » Cette remarque m’a touché. Et je me souvenais du syndrome Ocana lors du Tour 71. Il dominait Merckx mais c’est Merckx qui a gagné le Tour. Alors j’ai décidé d’attaquer encore. Et comme Louison je suis passé seul au sommet de l’Izoard avec mon maillot jaune. Je ne sais pas si j’ai écrit l’histoire, mais j’ai gagné le Tour en terrassant Eddy Merckx. Inimaginable à l’époque. Même si De Muer, mon Directeur sportif de Peugeot, m’avait dit à l’issue du Dauphiné que j’avais des chances de m’imposer sur le Tour. Tout le mopnde rêvait de battre Merckx. Mais personne n’y arrivait. Surtout cette année 1975 où il s’était déjà imposé dans Milan San Remo, l’Amstel, le Ronde ou Liège. J’y suis arrivé ! En battant non seulement Eddy mais aussi Gimondi, Zoetemelk, Van Impe et Ocana. Tout allait changer pour le cyclisme. Et tout allait changer pour moi. C’était il y a cinquante ans déjà. Mais c’était hier. »
BERNARD HINAULT : J’ATTENDS ENCORE…

Fidèle à son attitude rebelle, Hinault ne s’embarrasse pas de précautions oratoires pour répondre à la question qui fâche dans un peloton franco-français recroquevillé sur un minimum syndical pathétique. Une seconde place ou une victoire d’étape suffisant au bonheur. Quarante ans de renoncement. Quarante ans de suffisance. Quarante ans à attendre. En vain. En vain !
« Je ne pensais pas attendre autant pour voir une nouvelle victoire française. Mais on a le cyclisme qu’on mérite. Pourquoi être surpris ? Pourquoi attendre alors que l’on sait très bien qu’une victoire française dans le Tour est impossible vu le peloton actuel. Comment prétendre, comme certains que je ne nommerai pas, que s’approcher du niveau de Vingegaard ou Pogacar est possible ? C’est guignol ou quoi ? Aucun coureur français actuel ne peut prétendre à la victoire sur le Tour. C’est navrant mais c’est un fait incontestable. Comme je l’ai déjà dit, pour trouver un Français futur vainqueur du Tour il faut aller voir du côté des minimes ou des cadets. Nous avons quelques jeunes talentueux. Mais pas des supers. Pas des coureurs avec les capacités de Pogacar, Vingegaard et Evenepoel. Même chose hélas du côté des classiques depuis le déclin d’Alaphilippe. Comment un Français pourrait battre à la régulière Pogacar, encore lui, ou Van der Poel dans le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix ?
Alors j’attends encore. Et l’attende risque d’être longue. C’est la réalité. Mais que dire alors des Italiens ? il sont orphelins de Nibali, Moser, Saronni ou Gimondi ? »
Retour sur ce Tour 1985 marqué par la formidable bataille menée par notre Breton face à Greg LeMond, Pedro Delgado, Stephen Roche, Charly Mottet, Phil Anderson, Joop Zoetemelk, Luis Herrera et Sean Kelly.
Hinault est annoncé comme grand favori compte tenu de sa récente victoire sur le Giro où il a dominé Francesco Moser et Roberto Visentini, et des 160 kilomètres de contre-la-montre. Mais la guerre sera totale. Dès le prologue.
« J’avais décidé de mettre la pression immédiatement. Et j’ai frappé fort en remportant le prologue et en prenant immédiatement le maillot jaune. Un maillot perdu quelques jours par le biais des bonifications sur les étapes de transition. Mais j’ai à nouveau frappé fort lors du long chrono de Sarrebourg. J’ai laissé le second à plus de deux minutes sur les 75 kilomètres du parcours.
C’était parti. J’étais en jaune et je voulais l’être jusqu’à Paris. Il ne fallait plus rien lâcher. Et je n’ai plus rien lâché. Pas même en montagne où il fallait maitriser le grimpeur colombien Herrera. Notamment lors de l’étape Morzine-Avoriaz. Avec Herrera nous avons réalisé une échappée royale de 60 km. À l’arrivée il a gagné. Mais j’avais conforté encore mon maillot jaune. Et je n’ai plus rien lâché. Même après ma chute spectaculaire lors de l’arrivée à Saint-Étienne où je me suis fracturé le nez. J’aurai pu tout perdre ce jour-là. Mais j’ai tenu BON ! Mon cinquième Tour après mon troisième Giro. Le talent c’est bien. Mais la volonté c’est tout ! Ce Tour 1985 en est l’illustration. Comme d’ailleurs le Giro 1985 où il fallait triompher face à un Moser qui venait de pulvériser le Record de l’heure et de s’imposer dans le Giro 1984. Je suis parti en guerrier décidé à exploser aussi bien Moser que Visentini. J’étais physiquement au top. Mais j’étais surtout psychologiquement intouchable. La volonté. Le triomphe de la volonté. »



