Chutes dans le peloton, le “j’accuse” de Cyrille Guimard

Remco Evenepoel, Jonas Vingegaard, Primoz Roglic, Wout Van Aert et cie hors jeux après une hallucinante série de chutes spectaculaires et meurtrières. Des chutes qui viennent s’ajouter aux chutes et aux chutes. Comme une litanie morbide. En cause la seule malchance ou alors plutôt l’accumulation de dérives technologiques faisant des nouvelles machines de guerre d’incontrôlables engins de mort ? Sans vouloir mettre en cause directement tel ou tel constructeur, tel ou tel manager ou telle ou telle instance sportive, Cyrille Guimard pousse un coup de gueule en forme de « J’accuse ». Laissant à chacun de nous la liberté de juger !

Par Salvatore Lombardo

CHUTES EN STOCK

L’ex-directeur sportif glorieux – celui-là même qui conduisit à la victoire sur le Tour des champions de calibre de Lucien Van Impe, Bernard Hinault ou Laurent Fignon – ne pouvait rester de marbre face au désastre sportif représenté par l’invraisemblable accumulation de chutes frappant le peloton depuis quelques saisons. Avec la mise hors-jeux de champions du calibre d’un double vainqueur du Tour ou d’un double Champion du Monde. 

Alors que certains évoquent l’augmentation exponentielle du rythme des courses et que d’autres vouent aux gémonies le freinage à disques, Cyrille Guimard – puisque c’est de lui qu’il s’agit – préfère analyser les tenants et les aboutissants d’une crise qui menace désormais tout le peloton. Avec pertinence et impertinence, à son habitude.

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Top Vélo : Cyrille que suscite chez vous l’épidémie de chutes de plus en plus spectaculaires et de plus en plus graves qui frappe le peloton professionnel ?

Cyrille Guimard : D’abord la colère et la peur. Devra-t-on attendre qu’il y ait des morts pour s’accorder enfin sur les mesures techniques et sportives à prendre pour mettre fin à ce jeu de massacre. Comment ne pas réagir et s’indigner lorsque l’on voit des athlètes du niveau d’un Evenepoel, d’un Roglic, d’un Van Aert ou d’un Vingegaard se retrouver à l’hôpital ? Les causes sont connues. Mais personne, y compris chez vous les journalistes, n’ose en parler ouvertement. Sauf peut-être un Madiot en France ou un Cipollini en Italie. Les enjeux économiques sont-ils donc plus importants que la vie des coureurs ? Va-t-on longtemps encore pousser les problèmes sous le tapis ?

Top Vélo : Vous évoquez la permanence de problèmes technologiques ou techniques. Quels sont-ils selon vous ? La généralisation forcée, on sait par exemple que Pogacar préférait les patins (pour les étapes de montagne), du freinage à disques sur les vélos de route ? La géométrie des cadres carbone ? La position des coureurs ?

Cyrille Guimard : Les impératifs marketing sont évidents. Du jour au lendemain les grands constructeurs et les équipementiers les plus importants ont imposé au peloton le freinage à disques. Ce qui n’était ni utile ni sérieux. Le freinage disques est intéressant et peu dangereux sur le VTT où il n’y a jamais de peloton de 200 coureurs lancés à 60 km/h. On a un temps parlé des dangers qu’il représentait pour les coureurs. Notamment les coupures en cas de chute complexe. Mais on a oublié de parler de sa puissance excessive et des risques qu’elle engendre en offrant aux coureurs la possibilité de freiner plus tard et plus brutalement. Au détriment de la stabilité de sa machine et de l’adhérence des pneumatiques. Pourquoi croyez-vous que l’on a élargi démesurément la largeur des pneus ? Mais face à la toute-puissance du marketing et aux intérêts financiers, la sécurité et la logique technique passent au second plan. Grace à l’adoption du freinage à disques des centaines de milliers de cyclos se sont vus contraints de changer totalement de matériel. Avec des retombées économiques évidentes pour l’industrie.

Top Vélo : Mais il n’y a pas que la question du freinage à disques adapté à la route. Il y a aussi la géométrie, la position, la rigidité, le gain poids exagéré et les sacro-saintes oreillettes.

Cyrille Guimard : Je reviendrai sur les oreillettes qui constituent un scandale absurde. Mais parlons d’abord des vélos.

S’il est certain que les machines des pros ont fait des progrès énormes côté technologique, notamment avec le carbone, il n’en demeure pas moins que l’on a fait marche arrière sur la géométrie et sur l’adaptation du vélo au coureur. Autrefois les champions avaient droit à des vélos sur mesure. Le vélo était adapté à chaque coureur. Aujourd’hui c’est le coureur qui doit s’adapter. Avec des dérives ubuesques comme ces potences de 140 ou 150 démesurément longues ou plongeantes pour compenser des cadres trop courts. Sans parler aussi de ces cintres ridiculement étroits sous prétexte d’aéro. Comment diriger son vélo à plus de 100km/h avec un cintre de 38 voire 36 ? Impossible. D’autant que la position des coureurs est toujours plus avancée selon les nouveaux préceptes d’ergonomes fantaisistes qui oublient la règle du transfert des masses qui implique de ne pas trop charger l’avant.

J’aurai pu parler aussi de l’extrême rigidité des cadres. Toujours plus rigides et difficiles à maitriser sans pour autant offrir plus de rendement. Que font les instances fédérales et leurs commission techniques pour palier à ces dérives ? Pas grand-chose hélas.En réalité on a fait un bon en arrière ridicule. Les vélos sont plus lourds d’un bon kilo, moins maniables, moins confortables et moins sûrs. Et je ne parle pas de leur complexité et du fait qu’il faille désormai sbien plus de temps pour changer une roue en cas de crevaison.

Top Vélo : Nous pourrions revenir aux oreillettes. Et parler du danger qu’elles représentent.

Cyrille Guimard : Vous imaginez que le port de l’oreillette est interdit sur route. Aussi bien en auto qu’en moto ou en vélo. Mais par contre il est généralisé dans les courses cyclistes professionnelles. Ce qui représente non seulement une aberration mais surtout un danger énorme. Lorsqu’un directeur sportif parle dans les oreillettes de ses coureurs il met en danger toute son équipe. Car chaque coureur est connecté. Vous multipliez par 8 ou 10 coureurs puis par 20 équipes. Et c’est le chaos. Les coureurs sont continuellement déconcentrés. Et une seule seconde d’inattention suffit pour causer une chute. On connaît le résultat…100% des risques majeurs immédiats. Et 150% si l’on rajoute la folie des capteurs de puissance et leurs compteurs sur lesquels les coureurs ont constamment les yeux fixés. Ces capteurs de puissance sont cohérents pour l’entrainement. Mais ils n’ont rien à faire en course. 

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