Mais le salut pourrait venir de nouveaux groupes plus en phase avec le marché
Entre le constat, l’état des lieux, la remise en cause et la résurgence technologique, les grandes manœuvres industrielles et sportives ne peuvent hélas faire fi des réalités économiques de l’heure. À savoir une crise mondiale de l’industrie vélo liée directement au dérèglement mortifère de l’après Covid. Dérèglement amplifié côté Europe par la propension hallucinante des constructeurs à délocaliser leurs productions (y compris le montage des vélos) en Asie.
Inventeur du vélo moderne avec des centaines de brevets d’exception, Campagnolo aura longtemps régné sur le peloton par le biais de ses champions et de ses clients constructeurs. Les blasons les plus prestigieux ne pouvant autrefois imaginer proposer leurs vélos haut de gamme sans le montage de groupes et de roues Campagnolo.
Retrouvez notre entretien inédit avec Valentino et Davide Campagnolo.

Le légendaire « Tout Campa » accompagnait dans l’esprit des jeunes coureurs ou des passionnés, les exploits des Coppi, Anquetil, Merckx, Gimondi, De Vlaeminck, Maertens, Indurain, Hinault ou Pantani. Et naturellement les constructeurs suivaient. Jusqu’à l’irruption sur le marché de productions asiatiques toujours plus agressives côté tarifs qui sont arrivées à prendre le dessus techniquement sur une entreprise Campagnolo incapable à se réinventer.
Des productions de composants, de groupes mais aussi bientôt de cadres en carbone proposés à des coûts ridiculement bas à des industriels européens ou américains en quête de compétitivité financière et de profits exponentiels.
En moins d’un quart de siècle une néo-révolution financière a ainsi explosé littéralement l’univers de l’industrie cycliste. Plus de 90% des vélos proposés par les marques étant non seulement directement ou indirectement fabriqués en Asie, mais également montés avec des composants coréens ou chinois. Un comble alors que les adeptes du sport nature ne cessent d’évoquer la pratique du vélo sportif ou urbain comme vertueuse pour l’environnement.

Côté Campagnolo le choix du made in Italy et du made in Europe a été fait dès l’origine. Avec une réaffirmation constante de l’attachement aux valeurs industrielles chères à son fondateur, Tullio Campagnolo. Face à la crise traversée aujourd’hui par la marque, Valentino Campagnolo a choisi la résistance alors qu’il lui aurait été facile à lui aussi de céder à la mondialisation en délocalisant ses productions en Asie. Ce qui lui aurait permis une rentabilité exponentielle mais qui aurait entrainé la perte d’emplois et de savoir-faire. Une logique vertueuse qui se fracasse actuellement contre la logique financière des marques. Résister seul contre tous. Une belle formule qui hélas se voit outrancièrement confrontée au marché et à ses illusions. Illusions touchant même le peloton professionnel. Il ne suffit plus désormais à Campagnolo de fournir gratuitement ses groupes et ses roues aux teams. Il faut également contribuer financièrement.
Restent désormais les chiffres. Cruels mais révélateurs. 24 millions d’euros de pertes cumulées sur les exercices 2023, 2024 et 2025. Et un produit financier annuel passé de 132 millions d’euros à 82 millions. En dépit de ses efforts, en dépit de son histoire, Campagnolo doit faire face à l’absurdie des choix des marques qui uniformisent leurs choix. Les mêmes composants asiatiques ou américains se retrouvant sur tous les vélos. Dramatique théâtre d’ombres. Dramatique situation.
Le plan de sauvetage de l’usine historique de Vicenza passerait par la suppression de 120 des 300 emplois du site. Avec en perspective des mouvements sociaux inévitables. Mais aussi l’affirmation d’un réel renouveau technologique et marketing.

Après la présentation réussie de sa plateforme Super Record 13 Wireless, digne héritier du légendaire Super Record Titanium des seventies et alternative crédible et séduisante au sempiternel Shimano Dura Ace, les ingénieurs italiens doivent prochainement proposer deux autres plateformes. Un Record, placé directement en concurrence avec l’Ultegra, et un probable GranSport positionné face au 105. Les trois plateformes proposant du wireless en 13 vitesses à des tarifs attractifs alignés sur ceux de Shimano ou de Sram. Le supplément d’âme de la légende en prime. De quoi répondre enfin aux attentes d’un public certes sensible au mythique blason Campagnolo mais trop longtemps désorienté par des tarifs absurdes et des productions erratiques ou baroques.
Alors quid de Campagnolo ? Il suffirait pourtant que les constructeurs décident enfin de revenir à la raison. Et proposent à nouveau un choix éthique et réel à leurs clients. Des clients qui doivent eux-aussi revenir à la raison en ouvrant les yeux et l’esprit sur des réalités géo-stratégiques effrayantes. La crise qui touche Campagnolo n’est qu’une métaphore tragique de l’actualité d’un monde déboussolé par l’inculture et l’arrogance financière.



