J’avais longtemps imaginé qui pourrait être enfin le successeur de Bernard Hinault dans la conquête du mythique maillot jaune. Avec pour tout te dire, en vieux nostalgique que je suis devenu, un doute majeur qui me poussait à ne l’imaginer au mieux, que dans les rangs, hélas clairsemés, des benjamins ou des minimes. Au mieux évidemment.
C’est dire ma surprise, belle et grande surprise, lorsque j’ai assisté médusé, quasi incrédule, à l’éclosion romantique et glorieuse du grand champion que tu es devenu.
De là les réminiscences qui me viennent à l’esprit, de ces jeunes prodiges du cyclisme écrivant les premières lignes de leurs palmarès à moins de 20 ans. Du mythique Campionissimo Fausto Coppi remportant tout à la fois le Giro et le titre national sur piste en 1940 lors de sa première saison chez les professionnels, au prodigieux Jacques Anquetil s’imposant à 19 ans dans le Grand Prix des Nations et le Grand Prix de Lugano, deux contre-la-montre de légende. Avec à chaque fois des adversaires d’envergure.
Alors te voir exploser littéralement le peloton lors des premières batailles de cette saison 2026 passionnante, avec pour toi aussi à chaque fois des adversaires d’envergure, voilà de quoi m’enthousiasmer mais aussi m’inquiéter !
M’enthousiasmer devant le spectacle offert face à Tadej Pogacar, le nouveau Campionissimo. Relevant sans trembler le défi proposé alors que tous les autres avaient dû irrémédiablement s’incliner.

M’inquiéter face au déferlement médiatique ayant suivi ton arrivée au presque sommet. Tous mes confrères journalistes annonçant ton avènement en vue du prochain Tour de France. Ton équipe et l’organisation du Tour se chargeant naturellement de faire encore monter la pression et donc l’attente d’un public déjà tout acquis à ta cause. Avec à la fin l’annonce, « Ton Annonce », de la participation du nouveau prodige à la grande boucle. Une participation que j’estime absolument prématurée face aux monstres métaphysiques que sont Pogacar, Vingegaard, Evenepoel et consorts. L’histoire se chargeant de rappeler qu’un grand champion se doit de s’imposer dans le Tour dès sa première participation. Ce qui firent sans trembler aussi bien Anquetil que Merckx, Hinault ou Fignon. Tous quatre ayant eu la sagesse d’attendre quelques saisons victorieuses avant de se lancer dans la conquête du maillot jaune. Et d’y parvenir !
Alors, aussi prometteur sois-tu, aussi grande soit l’attente du public, aussi fou que soit l’enthousiasme général, tu aurais pu, je crois, prendre en considération ces enseignements de l’histoire du cyclisme. Et même si de nombreux amis champions m’ont déclaré te comprendre et même t’approuver, je demeure perplexe. Et viennent alors les questions.
Qu’as-tu réellement à gagner dans ce défi selon moi aussi prématuré qu’absurde ?
Comment t’imaginer pouvoir dominer Pogacar et Vingegaard en montagne ou Remco dans les chronos ?
Pourras-tu supporter sans aucun préambule intelligible du type Vuelta ou Giro les trois semaines infernales et harassantes d’un Tour de France ?
Quelle sera ton niveau de déception en cas d’échec, voire même d’abandon ?
Sortiras-tu intact de cette aventure ? Physiquement mais surtout psychologiquement.
Et qui te soutiendra si le vent mauvais de la défaite venait à souffler ?
Les réponses ne t’appartiennent pas totalement. Mais, je te parle comme à mes fils, le Tour n’est pas seulement la plus importante course au monde. C’est aussi et surtout une folle aventure où le destin se charge souvent de perturber pronostics, ambitions ou défis. Se souvenir ainsi du malheureux Luis Ocana terrassé par la tempête dans les Pyrénées alors qu’il avait défait Merckx. Ou de Julian Alaphillippe bloqué par le sort qui fit dévaler une coulée de boue alors qu’il pouvait imaginer porter le jaune jusqu’à Paris.
Tu n’as pas encore vingt ans. Et tu représentes déjà l’avenir du cyclisme français. Pourquoi avoir voulu précipiter les choses de l’histoire du Tour ? Et pour qui ?
Encore des questions diras-tu justement. Toujours des questions ! Et des doutes…
Pas grave au fond. Car l’histoire, cher jeune Paul, apporte toujours son lot de contradictions.
Je me souviens notamment avec émotion de Felice Gimondi, véritable messie du cyclisme italien, vainqueur de son premier Tour de France juste un an après avoir triomphé dans le Tour de l’Avenir. Avec Anquetil et Merckx il sera l’un des premiers à triompher dans les trois grands tours du cyclisme. Même s’il avait précipité son arrivée sur la grande boucle. Au grand dam du public français qui voyait une fois encore son Poulidor chéri échouer dans la quête du maillot jaune.
Alors une autre question suggérée cette fois par l’ami Richard Virenque. Qu’as-tu à perdre ?
Richard, 7 fois meilleur grimpeur du Tour, pense que tu auras plutôt tout à gagner. Même dans le cas d’un échec. Et il prend pour exemple sa première participation improvisée alors qu’il n’en était comme toi qu’à sa seconde saison chez les professionnels. Porteur du maillot jaune une belle journée puis second au classement final de la montagne. De quoi enthousiasmer déjà le public français et lancer une carrière exceptionnelle.
Alors à toi de jouer. Gagnant évidemment ! Comment te souhaiter autre chose que le succès ? Même si le doute demeure. Tu as choisi de choisir. Respect Paul.



